Ce jour là on a sonné a la porte de ToxTelecom. Un type mal sapé en chemise a carreau et au look de cowboy Haïtien vient proposer de vendre de la viande en gros pour un prix dérisoire.
Pour environ 300 Dollars il propose une caisse avec 100 morceaux de viandes, allant de la cote de bœuf, au filet en passant par l’onglet. Cela se présente sous la forme de poches sous vide surgelées. La négociation durant depuis un quart d’heure je décide d’aller au CVS Pharmacy m’acheter un truc à grignoter car je ne pouvais pas me concentrer avec le vacarme.
Nicolas me suit. A l’extérieur, le carton de viande reposait au soleil, cependant que Banai et Bandrine négociaient comme sur un marché aux puces. Le type avait un truck pourrit avec a l’arrière un congélateur branché sur la batterie ce qui l’obligeait a laisser tourner le moteur.
A notre retour, ils étaient toujours en train de discuter, mais apparemment ils étaient arrivés à un accord. Banai a sa tête des bons jours, l’œil brillant du gamin qui a reçu un nouveau jeu vidéo.
« Nikko tu en veux pas, tu te rends compte ! 280 USD pour tout ça de viande, c’est beau les US »
Au fond de moi je regarde le carton qui luit au soleil depuis 20 minutes, je vois le truck partir dans un nuage de fumée et je me dis : « toi tu va passer le week-end assit sur les toilettes ».
« Heu, non je suis seul j’en ais pas besoin ».
Banai prend cette viande et l’entasse dans le freezer du réfrigérateur qui se trouve dans la cuisine.
Toute la fin de l’après midi a été illustrée par des exclamations concernant cette fabuleuse bonne affaire.
Le week-end passe.
Le lundi quand on arrive Banai est dans un mauvais jour. Un torchon a la main, il s’affaire comme si il recevait périodiquement des décharges électriques. Bandrine, elle aussi surexcitée crie au téléphone.
« Le frigo est tombé en panne ça a tout décongelé pendant le week-end, quelle merde ce truc » et Bandrine d’ajouter « ils vont venir réparer ». La journée s’annonce chaude. D’ailleurs Banai m’envoi un message et me convoque a 11h.
Après avoir passé la matinée à nettoyer le frigo, dans une odeur un peu putride, Banai et moi partons pour un tour au soleil pour discuter. Il m’invite au café d’a coté qui a la réputation d’être le plus long à vous servir de toute la Beach. Banai s’assied en face de moi.
« Nikko, je crois qu’il y a un problème. Tu es le CTO. Tu dois pas te faire marcher sur les pieds par Nicolas »
Je réponds très franchement « je ne vois pas ce que tu veux dire ».
Banai perd patience. « Tu ne comprends jamais ce que je veux dire, j’en ai marre de répéter. Quand je dis quelque chose, je veux qu’on comprenne tout de suite, ceux qui ne comprennent pas de suite : c’est des cons. »
A la fois surprit et excédé par cette déclaration, je décide de rien répondre et de laisser passer l’orage, ce qui a le dont d’énerver encore plus Banai.
« Quand je dis quelque chose, je veux immédiatement que ce soit fait de suite. Comme si ta vie en dépendait. Si tu devais mourir par exemple tu comprendrais tout de suite et tu ne resterais pas sans rien dire ! »
Il attend ma réaction et comme elle ne vient pas il ajoute :
« Moi les type qui comprennent rien je prends un gun et je leur fiche une balle »
Je décide de le remettre en place.
« J’aime pas tes insinuations, donc viens en au fait avec Nicolas et arrête de sortir des conneries »
Il devient tout rouge regarde autour de lui et agite ces gros doigts dans tous les sens a la manière des personnages que l’on croise dans les bars du ‘Retour du Jedi’. Il ne lui manque plus qu’un instrument et il entonne une chanson a la gloire de Dark vador!
« Mais tu ne l’engueule jamais, vous discutez, vous parlez tout le temps mais tu ne lui gueule jamais dessus, comment tu veux qu’il te respecte comme ça ? Il va te bouffer ! Moi je paie un CTO pas un simple programmeur ».
Je réponds
« Donc tu estime que pour assoir mes responsabilités je dois absolument lui gueuler dessus comme ci c’était un gros nul alors qu’il fait tourner la boite et qu’il est le seul qui connaisse tout ce qui se passe dans tout ces scripts ? »
« Mais tu comprends rien, il essaie de te manipuler, tu va bientôt lui manger dans la main et il fera tout ce qu’il veut ! Il est en train de t’emboucaner ! »
Tiens voila une nouvelle expression a mon vocabulaire !
Yanai pour illustrer son propos prend un une boite de condiments.
« Si je paie un type pour qu’il fasse ça ». Il déplace la boite de 40 cm. « Et qu’il fait ça ». Il déplace la boite de 20 cm. « Es ce que je dois le payer la même chose?
Il me regarde alors de ce regard d’imbécile qu’on les commerciaux qui essaient de vous vendre une assurance lorsqu’ils vous disent « alors tu la veux ou tu la veux pas mon assurance tonton ? »
Je lui rétorque : « je ne suis pas payé pour faire de la manutention. La programmation c’est plus compliqué que de charrier des boites »
Alors je comprends qu’il cherche à baisser mon salaire…Je décide de lui clouer le bec.
« Banai, je ne sais pas ce que tu veux me dire et tu commences à m’énerver avec tes allusions, on est au milieu de la migration de 5000 noms de domaines, je n’ai jamais dit que cela allait marcher du premier coup. Maintenant, si tu trouve que ça n’avance pas comme tu le veux, alors on arrête tout. En ce qui me concerne, je n’ai jamais gueulé sur les gens, je trouve ça nul et improductif, les gens ensuite se mettent à te haïr et tu n’obtient plus rien d’eux ».
Banai, voit que je ne lâcherais pas, que ces remarques ne m’ont pas fait flancher, et que je ne baisserais pas mon salaire.
Il change de ton. « Nikko il faut que je te dise la réalité, je compte sur toi, Bandrine est mon bras droit, mais je n’ai pas de bras gauche, il me faut quelqu’un comme toi pour la technique, tu seras mon bras gauche, je te le jure, tu peux me faire confiance ! »
Ensuite on est parti pour une heure de marche dans le quartier ou il m’a expliqué ces projets, ces copains investisseurs pour chaine de TV, ces visions de l’avenir, mais surtout le danger que représente Nicolas.
Il m’a fait visiter son boucher favori, et il m’a montré sa viande fétiche, l’Onglet ! Il m’explique
« Regarde cette viande comme elle est noire. Elle est pourrie. C’est comme ça qu’il se mange l’onglet, il a un goût incroyable. Mais faut le faire cuire à fond, si il est un peu rouge à l’intérieurs tu peux être sûr que tu seras malade comme un chien »
Puis sur les trottoirs le long de Prairie avenue.
« Il nous a tout piqué, on avait une idée ensemble il l’a faite dans son coin et je m’en suis aperçu tu sais comment ? Je l’ai filmé ! »
Tiens, voila une information, on est donc filmé a notre insu. Après environ une demi-heure sur le dos de Nicolas, Banai s’arrête dans la rue et me regarde dans les yeux.
« Nikko, regarde moi dans les yeux, moi je te dis la vérité, Nicolas est intéressé, il cherche à te contrôler, tu peux me faire confiance, moi je ne ments jamais ! »
Ce fut éprouvant et inutile. De toutes les façons cela ne changea en rien ma manière de manager Nicolas, car il faisait son possible pour faire tourner les serveurs, malgré l’incroyable ingratitude de ces patrons, sans savoir a quel point ils le méprisaient en réalité.
Trois jours sont passés. Et le frigo était toujours en panne, la viande à l’intérieur.
Ce soir la vers 19h on est mercredi, Banai va pour rentrer chez lui. Il a sur les bras les paquets de viandes qui pourrissent depuis samedi dernier.
« Qu’est ce que vous faites ce soir ? »
Nicolas et moi on se regarde « rien de spécial, on reste chez nous »
« Non vous venez à un Barbecue. Et soyez à l’heure, c’est a 8h30, il faut manger cette viande »
Et il part.
Nicolas exulte ! « Merde il nous a bien eut »
Moi je dis « il est hors de question que j’aille à un barbecue ce soir manger de la viande pourrie. En plus j’ai un type qui doit venir réparer un problème de ventilation »
Nicolas est désespéré : « putain, me laisse pas tout seul Nikko, fait pas la pute, je ne veux pas me retrouver avec ces type ce soir, tu ne vas pas me laisser tomber…aller »
J’avais décidé de ne pas y aller. Jamais de ma vie je mangerais de la viande avariée pour faire plaisir à mon patron !
J’envoie un email m’excusant de ne pas venir car je dois attendre un réparateur.
Quand j’arrive dans mon appartement, j’ai reçu une réponse de Banai.
« Nikko, je te demande de venir ce soir. De plus il est hors de question que tu répare, ou que tu ais des rendez vous pendant les heures de travails »
Incroyable, donc cette soirée est pendant les heures de travail ? J’appelle Nicolas qui finalement me convainc d’y aller.
Pendant le trajet, j’imagine les diverses tactiques pour faire semblant de manger.
Lorsqu’on arrive, il y a du monde.
Apparemment Banai a sonné le tocsin, et tous ces amis sont présents. La viande trône sur un immense plat. D’ailleurs elle n’est pas vraiment rouge mais grise. Je repère un morceau encore rouge qui me semble mangeable et je ne le quitte plus des yeux.
Il y a dans l’assistance une série hétéroclite de personnages plutôt étranges. Du genre qu’on croiserait dans une boite échangiste. Il y a une américaine complètement refaite à l’âge indéterminé, accompagnée par un ex flic qui a fuit la France trop laxiste et se fait entretenir par cette millionnaire.
Il y a des Français qui vendent des meubles. Lui me proposera de sniffer de la poudre qui ne semblait pas être du sucre. Un ancien de la télévision, apparemment à la recherche d’une reconversion.
Un couple sympathique qui sont dans l’immobilier et qui se lancent dans la vente de propriétés en république Dominicaine.
Banai lance « Bienvenue à mon barbecue. Vous allez manger une tonne de viande avariée dont je ne sais pas quoi faire ! » . Tout le monde ris du bon mot, mais ce qu’ils ne savent pas c’est que ce qu’il dit : c’est vrai. En disant cela il me regarde d’un air de dire, « tu vois comme on peut faire bouffer n’importe quoi aux gens » au propre comme au figuré !
Les morceaux de viande se succédaient mais et j’avais trouvé une technique. J’avais pris un morceau très gras et je cachais sous les déchets les bouts que je ne voulais pas manger. Mon assiette débordait donc de déchets et j’arrivais à esquiver les morceaux de filets qui étaient les plus faisandés.
Les gens se régalaient. « Cette viande est délicieuse », et a chaque fois Banai me jetais un regard, comme si il voulait dire « regarde ces cons, ils vont tout bouffer ».
Il me tend un morceau d’onglet : « regarde Nikko comme il bien rouge, tu en veux un morceau ? »
La soirée c’est terminée et c’est affamé que je me suis acheté un hamburger en revenant. La viande de ce Whooper m’a semblée délicieuse !